Kae Tempest fait une fois de plus sensation avec ce dernier recueil aux éditions L’Arche.

Étreins-toi… Comme un conseil avisé, un conseil expérimenté qu’il pourrait être bon pour chacun.e de suivre.

L’étreinte personnelle.

Etreindre qui a deux sens, deux faces d’une même pièce : embrasser, enlacer, près de soi désignant alors l’amour et oppresser ayant pour sens angoisser, manquer d’air. Effectivement, deux faces. Deux facettes de soi, deux facettes des personnages de ce conte revisité… détourné… habité.

Tout commence avec Tirésias, qui dans la version d’Ovide, se métamorphose en femme dès qu’il a séparé deux serpents en train de s’accoupler. (Il reviendra homme en faisant le même geste des années plus tard). Il est le seul à vivre cette expérience qui le changera pleinement, même les Dieux n’ont pas eu cette possibilité.

Zeus vient le chercher, suite à une énième dispute avec sa femme et sœur Héra, pour demander conseil face aux infidélités du dieu des Dieux. Tirésias qui est l’unique à avoir connu les deux genres, doit maintenant départager et dire avec lequel de ces deux genres il a eu le plus de plaisir dans l’intimité. Après mûre réflexion, il désigne la femme et en donne la raison, ce qui met Héra dans une rage folle au point qu’elle rend Tirésias aveugle.

Zeus ne peut pas faire grand chose, si ce n’est de lui donner la vue en toute chose intérieurement, une clairvoyance de l’âme.

Tirésias sera désormais un prophète et ce, durant sept vies.

« Tirésias était là, liquéfié,

Mais en dedans la vision grandissait. »

Kae Tempest, Etreins-toi, page 57.

Kae Tempest, artiste pluriel.le non-binaire, a déclaré avoir auparavant « essayé d’être ce que je pensais que les autres voulaient que je sois afin de ne pas risquer d’être rejeté ». Après avoir changé de prénom pour laisser Kate au passé et enfin devenir Kae, iel a mis de son engagement et un bout d’iel-même dans ces poèmes.

« Maintenant il est temps d’être moi. »

Kae Tempest, Etreins-toi, page 103.

Kae Tempest entrelace et mélange les témoignages du Tirésias femme et du Tirésias homme, leurs ressentis, leurs ébats, leurs états d’âme, leurs intimités émotionnelles, passionnelles et sexuelles.

L’un et l’autre ne peuvent plus voir, leur perception est plus fine et plus sensible et cela se ressent à la lecture. Une apnée de la première à la dernière page…

« Combien de toi vas-tu porter,

Pleurant, voulant à tout prix se marier ?

Combien de toi vas-tu pondre à la chaîne ?

Eteins la lumière pour la nuit.

Kae Tempest, Etreins-toi, page 105.

Les émotions sont à vif, ça brûle les doigts, le cœur est au bord du précipice, une expérience de lecture insondable, surtout lorsqu’on a déjà écouté Kae Tempest raconter de sa voix ce qu’iel incarne. Une pluralité d’êtres et d’expressions.

Le dialogue interne est palpable. Ils se parlent, se côtoient, se nourrissent de leurs vies non-simultanées. Ils s’observent mais souffrent, dans une certaine mesure, d’une terrible solitude.

« Le langage vit quand tu le parles. Fais-le entendre.

La pire chose qui puisse arriver aux mots, c’est d’être inexprimés. »

Kae Tempest, Etreins-toi, page 145.

La question du genre est centrale : apprendre à coexister parce que les souvenirs des expériences de vie de l’autre sexe rendent le quotidien difficilement tenable à certains moments. Un être scindé plus qu’en deux parties, Kae Tempest met en lumière, poème après poème, tous les morceaux ramassés.

En tant que lecteur.rice, l’attention est portée sur la réception des messages subtils, faire les liens, attraper le fil rouge qui est lancé et coudre les morceaux entre eux pour en tirer les leçons, la morale du conte ou plutôt les morales.

« Nous ne sommes pas des créatures haineuses,

Nous sommes bons. Notre bonté réclame en hurlant la paix.

Tout ce qui est arrivé peut être senti.

Chaque bouche mérite de prononcer

Les mots qui lui viennent dans les affres d’une émotion

sincère. »

Kae Tempest, Etreins-toi, page 213.

Apprentissage de l’amour propre, s’aimer pour ce qu’on est et qui on est, pour les facettes que nous sommes et que l’on peut incarner pour plus de sérénité et de vérité.

« Sois tout ce que tu es, toute femme toute douce.

Toit homme. Tout doux. Toute chair. Tout os. Tout organe.

Je te trouve plus que toi-même. Je t’entends te parler dans la nuit. »

Kae Tempest, Etreins-toi, page 169.

Etre. En toute liberté. Malgré la souffrance.

Venez l’écouter en parler juste ici :

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