Le 29 avril 2021, les éditions Chandeigne ont publié une autobiographie relatant le témoignage (mais pas seulement) d’Augusto Boal, connu comme étant le créateur du théâtre de l’Opprimé tenant aux techniques d’improvisation.

Pour se plonger et laisser ce livre entrer dans sa vie durant près de 416 pages, il faudra avoir le cœur accroché. Les sujets ne sont pas les plus joyeux mais sûrement les plus essentiels pour ne jamais oublier, pour en apprendre davantage sur l’Histoire, pour savoir et défendre.

Mathieu Dosse, docteur en Littérature Comparée, auteur sur les théories de la lecture et de la traduction et traducteur de nombreux ouvrages notamment celui d’Augusto Boal, nous a fait l’honneur de répondre à quelques questions. Celles-ci vous permettront d’être proche de l’ambiance et du message offerts par l’auteur.

416 pages / Publié depuis le 29 avril 2021 aux éditions Chandeigne

« Être citoyen, ce n’est pas vivre en société, c’est la changer. » Augusto Boal

En 1971, Augusto Boal, alors qu’il rentrait chez lui après une journée de répétition dans son théâtre, est arrêté et emprisonné dans un commissariat de la police militaire. Accusé d’être un agent de liaison au profit des « subversifs » (c’est-à-dire, des opposants au régime), il est longuement interrogé puis torturé. Après plusieurs jours placé à l’isolement, il est transféré vers la prison Tiradentes où, en compagnie d’autres prisonniers politiques, il découvre l’univers carcéral brésilien.

L’emprisonnement d’Augusto Boal a lieu pendant une période paradoxale au Brésil, celle des années 1969 – 1973. Pour les défenseurs de la dictature militaire qui sévissait alors, se sont les années du « miracle brésilien », qui ont vu le pays bénéficier d’une forte croissance économique. Mais ce sont également des « années de plomb » au cours desquelles le régime militaire, au pouvoir depuis 1964, a exercé une répression sanglante dans tout le pays, censurant les médias (et les arts) et systématisant les arrestations et la torture.

Le récit d’Augusto Boal, très vif, qui n’abandonne jamais l’humour, même dans les moments les plus tragiques, est un texte nécessaire. Il parle de l’angoisse, de la souffrance, mais aussi du courage, de la force et de l’amitié. Il dresse un portrait d’une noirceur sans faille du Brésil de ces années-là. Malgré la violence et la répression féroce du régime, l’espoir est là, sans optimisme naïf (qui conduirait à l’inaction), dans les voix multiples du peuple brésilien qui se bat.

–> En découvrir davantage avec France Culture :

https://www.franceculture.fr/emissions/concordance-des-temps/bresil-une-dictature-1964-1985-0

–> Le fameux théâtre de l’Opprimé :

http://www.theatredelopprime.com/

  1. Dernièrement, vous avez traduit le récit d’Augusto Boal qui est une autobiographie et une photographie du Brésil des années 1969-1973. Tisseur de lien entre l’auteur et le lecteur, vous êtes essentiel à la bonne compréhension de la pensée de départ et permettez alors à celui qui ne comprend pas la langue, de comprendre le texte. En quoi l’exercice de traduction diffère d’une autobiographie à une fiction ?

À vrai dire, je ne vois pas de différence. Ce livre d’Augusto Boal, en particulier, se lit, je pense, comme un roman. On est pris en tout cas par ce récit captivant (et terrible).

Il y a une grande force qui se dégage de ces pages écrites à peine trois ans après les faits, alors que Boal était en exil. Si, comme le dit l’auteur « tout ce qui y est écrit est vrai », j’ai senti qu’il y avait aussi un grand plaisir, de la part de Boal, à raconter, à faire revivre les personnages (se camarades de cellule, bien sûr, pour qui il éprouve une grande tendresse, mais également les policiers, les tortionnaires, qui sont comparés à un moment donné à une meute de chiens).

D’où, sans doute, l’humour grinçant qu’il n’abandonne jamais, même dans les moments les plus terribles.

2. Je ne parle pas du tout le portugais, même s’il s’agit d’une langue que j’aime entendre pour sa prosodie. Présente-t-elle des difficultés ou des particularités au moment de la traduction en français ? Quelles sont celles qui vous font tomber sous le charme de cette langue ?

Il y a dans ce récit quelques références au Brésil des années 1970 que le lecteur français aurait pu ne pas saisir. Mais les notes de bas de page sont là pour ça !

Et l’excellente préface d’Anaïs Fléchet donne toutes les clés pour comprendre les points qui auraient pu rester obscurs.

Mais je crois aussi que ce livre ne parle pas que du Brésil, il a sans doute une portée universelle, car il parle d’une expérience que d’autres ont pu vivre ailleurs ou dans une autre époque (l’emprisonnement, la torture…).

3. Connaissiez-vous déjà le combat et le parcours d’Augusto Boal avant que l’on vous propose ce projet d’écriture ? Dans les deux cas, quelle a été votre première émotion ?

Oui, j’ai connu Augusto Boal de son vivant et je connaissais son histoire. Mais de lire son récit, et de le côtoyer, pour ainsi dire, pendant des mois, cela a été parfois éprouvant (notamment la scène terrible où il est torturé).

Les moments où il parle de sa femme et de son fils, auxquels il ne veut pas penser, pour ne pas les enfermer avec lui en prison, sont peut-être les passages les plus émouvants.

Mais les scènes où il décrit Maria Helena, une grande amie qui ne peut presque plus marcher après avoir été ignoblement torturée, m’ont beaucoup marqué également. Et tant d’autres passages…

4. Le traducteur donne de lui-même, mais à quel point ? Face à la lecture d’une œuvre avec des passages difficiles, parlant de combat, de souffrance et de drames ; comment rester impartial et bien être attentif à ne pas entraver les émotions de l’auteur avec les siennes ?

Je m’en suis tenu au texte. J’ai été sensible à l’humour de l’auteur, qu’il ne faut pas oublier. Malgré la violence endurée, Augusto Boal ne s’apitoie jamais sur son sort, il reste lucide et c’est, comme vous le dites, un livre de « combat » qu’il écrit. Contre la dictature, contre les oppresseurs.

L’humour est une arme et, même dans les moments les plus sombres, il y a cette étincelle qui est là.

5. Ce livre vous a-t-il offert un ou des passages qui sont restés depuis ? Ces mots et moments littéraires qui marquent et nous remplissent.

Bien sûr, la scène de torture et toute la première partie, qui raconte son arrestation et son emprisonnement m’ont particulièrement marqué. 

Dans la seconde partie, qui se déroule entièrement dans la prison Tiradentes, où Boal est détenu dans une cellule avec d’autres camarades, d’autres prisonniers politiques, il y a une scène frappante : l’un des détenus, croyant qu’il va être libéré contre des otages, dit toute sa haine des tortionnaires et du chef de prison (qui l’écoute, ébahi…).

Pour défendre ses camarades, il s’accuse lui-même de toutes leurs accusations, leurs « crimes », pour lesquels ils sont emprisonnés. Il les prend à son compte (« c’est moi qui a fait tout ça, pas eux… ») Il croit qu’il va être libéré, de toute façon, qu’il ne risque plus rien… Il insulte copieusement ses oppresseurs…

Tout à coup, il comprend : non, il ne serait pas libéré, on l’a confondu avec un autre… Il est emmené en silence par les gardiens de prison et on ne le reverra plus.

6. Pourquoi ce livre devrait être lu ?

Je crois que c’est un livre nécessaire, surtout dans le Brésil d’aujourd’hui. Certes, par respect pour la génération de mes parents, je dois dire que la situation du Brésil actuellement n’est pas la même que sous la dictature. On ne torture pas au Brésil aujourd’hui (que je sache).

Mais comment ne pas penser à Bolsonaro, un nostalgique avoué de cette période ? (et il n’est malheureusement pas le seul Brésilien à voir dans ses années sombres un âge d’or…).

C’est aussi un livre qui a une portée universelle, atemporelle, et qui, à ce titre, parle aussi aux lecteurs français. Car ce récit est un témoignage d’une personne qui a vécu l’inimaginable. Qu’aurais-je fait à sa place ? Je n’ose même pas l’imaginer.

Augusto Boal a vécu, comme d’autres Brésiliens à la même époque, une expérience traumatisante. Quand il la raconte, il témoigne certes d’une expérience personnelle, mais il ne cesse d’évoquer les autres détenus, « moins chanceux » que lui, qui n’ont pas survécu pour raconter, pour dénoncer ce régime oppresseur qui a détruit des vies.

Dans la seconde partie du récit, d’autres voix prennent la parole et l’auteur s’efface derrière elles (Boal note tous les évènements, toutes les histoires qu’on lui raconte, dans un cahier qu’il a pu, par chance, conserver à sa sortie de prison.

Comme il écrivait en français ou en espagnol, les policiers ont cru que c’étaient, comme il le disait, des recettes de cuisine !).

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