La rentrée littéraire est passée, elle était dense et les prix ont finalement été attribués, le travail est fait, les lectures planifiées effectuées.

Prenons le temps de lire des livres parus pendant l’été et savourons ce temps décalé ? Car il n’est jamais trop tard pour rien et que le temps donne entre autres du recul, comme une jolie arme étonnamment puissante.

Alors, surtout quand qu’on connait bien l’auteur de ce roman, prenons le temps de lire cette histoire intense en subtilité et rebondissements, tout cela référencé avec application, l’histoire, la politique, la liberté sont au rendez-vous des savoirs !

Un auteur protéiforme à multi-re-découvrir

Il est beaucoup de choses, protéiforme, connu, reconnu, inconnu encore pour certains, et tant mieux pour eux, le découvrir n’en sera que plus plaisant !

Écrivain, traducteur, romancier, essayiste, éditeur et journaliste, il est brillant et marginal à la fois, militant, aussi, talentueux, généreux, nuancé, radical…

Irrésumable en mot-clé stéréotypé ! Lui-même se situe « au carrefour de ce que l’on appelle aujourd’hui les libertaires et les ultra-gauche ».

Il a créé des revues militantes, il a collaboré à La Quinzaine Littéraire, il a publié des essais politiques et éclairants, lucides et vivifiants, il a publié des romans, beaucoup.

Il est entre autres le créateur du Poulpe, avec Patrick Raynal et Jean-Bernard Pouy, et également de la collection “Alias” au Fleuve noir.

Il a aussi beaucoup traduit : Stephen King, Philip K. Dick ou encore Valério Evangelisti, Andrea Camilleri…

La liste est longue.

Il est encore très engagé et toujours très prolifique, puisque son dernier roman Maldonnes a été publié l’été dernier aux éditions Métailié, Collection « noir », éditions décidément très douées pour nous faire lire, découvrir, pour « nous ouvrir le monde passionnément ».

Et son héros lui ressemble étrangement…

« Rejeton d’une lignée détachée de ses racines, je n’ai connu de l’Italie que la cuisine de maman. En même temps que les vertus de savoirs universitaires que j’avais à tort jusque-là rejetés en bloc, Sonia m’a appris la langue de mes aïeux et c’est grâce à elle qu’un jour de furetage dans sa bibliothèque, j’abordai aux rivages du prodigieux continent Camilleri dont j’allais tirer bientôt l’essentiel de mes revenus. Entre nécessité de rencontrer mes éditeurs et désir de comploter avec les camarades de la revue Titanic que j’avais fini par fonder avec Francis, j’avais un alibi pour séjourner à Paris, tout comme j’avais une bonne raison de filer à Rome, avec la nécessité de nouer ces contacts directs qui font les bonnes collections de littérature étrangère. »

Maldonnes, Serge Quadruppani

Un anti-héros dont la vie a basculé

Anto­nin Gan­dolfo est un ancien braqueur, ex-anar devenu écrivain et traducteur (peut-on réellement cesser d’être anarchiste même quand on est écrivain et lettré est une question qu’on se pose, d’ailleurs). Il est notamment traducteur d’Andrea Camilleri, comme l’auteur de ce roman. (Sourire).

C’est un anti­hé­ros qui semble somme toute assez démuni face aux évé­ne­ments de la vie. Il semble avoir du mal à tran­cher, il hésite, tâtonne, dans ses choix de vies et dans ses choix de femmes, aussi… Il passe de vie en marge, d’erreurs en mauvais choix, de milieux en radicalités, de femme en femme, de figures en icônes.

Une maladresse tous azimuts dans une vie déjantée, de fait, et difficile à assumer telle qu’elle est : en désordre.

Un jour, pendant qu’il pré­pare des grillades sur une ter­rasse, dans une île éolienne, car il vit retiré sur l’île de Salina, il reçoit une visite sur­prise et voit à nouveau sa vie basculer.

Le récit peut commencer…

Un jeune homme vient lui demander des comptes : Guillaume Lepre­neur, le fils du dro­guiste assassiné par un braqueur, Georges Nicotra, connu d’Antonin, qu’il avait fait libé­rer de pri­son en le défendant.

La justice n’est jamais blanche ou noire, et défendre n’est pas justifier. Les choses sont déjà complexes, et vont se compliquer encore sous nos yeux de lecteurs : cette réclamation du fils envers le défendeur va-t-elle engendrer la catastrophe qu’il attend depuis toujours ?

Antonin va essayer de démêler les fils qui l’ont conduit jusqu’ici, il entreprend le récit compliqué de sa vie.

Se débattant comme il peut dans les milieux cultivés, cultivants, résistant à contre-courant, Anto­nin col­la­bore anonymement, ou plutôt pseudonymement, à plu­sieurs revues plus ou moins secrètes ou confi­den­tielles… Comme il a décidé de ne pas tra­vailler, il faut gagner son pain pour vivre et faire vivre la cause.

Entre braquages, billets détournés, enterrés, grapillés et qui moisissent, femmes rencontrées entre lesquelles valser est hésiter, on sent se pointer le début de la fin d’une histoire prenante, mais quelle fin, on se le demande.

Une vie bien emmêlée pour redouter le pire

Il y a toute une série de mésaventures, dans cette vie… Antonin a flotté et navigué dans les milieux inter­lopes, confesse et distribue des idées liber­taires, a toujours mili­té à corps et à cris contre tout et son contraire, voici un savant mélange de matière pour faire revivre une période agi­tée !

Il s’est très rapidement aperçu qu’il n’était pas taillé pour les braquages : en avril 1971, il braque un cercle de jeu, avec deux complices : Jean et Phi­lip­pine. Mais la peur lui fait perdre pied, il tire un coup de feu, erreur, pour empê­cher l’irréparable. Le braquage échoue. Jean est arrêté mais ne le dénonce pas.

Pour éviter le pire, encore une fois, Anto­nin rompt toute rela­tion avec lui et Philippine.

Une autre prison, pourtant, verra Antonin, arriver. Il deviendra par la suite homme de lettres et de polars, croisement, carrefours des voies, comme le sont les prisons, parfois, avec ou sans violence ou hasard.

Puis je me levai et me dirigeai vers la sortie. Avec une rapidité surprenante, il se glissa entre la porte et moi.

—  Tu me racontes pas un livre ?

Maldonnes, Serge Quadruppani

Et, comme tous ceux qui écrivent le savent peut-être, il est des situations où l’on écrit comme on peut…

Habitué des récits de vie dans les prisons française, je m’étais attendu à me retrouver nu au mitard après tabassage par les gardiens et, au fur et à mesure que je reprenais mes esprits en me massant le cou, l’apparente mansuétude de leur réaction m’inquiéta beaucoup. Les matons étaient-ils stipendiés par la mafia surinamaise et la porte allait-elle s’ouvrir sur un commando tropical qui me ferait goûter quelques-unes de ses spécialités ? Cette hypothèse me parut la plus vraisemblable et je songeai vaguement à me barricader, à me préparer à me défendre mais les moyens à ma disposition étaient réduits. Je ne me sentais pas de desceller le lit et ces histoires de brosses à dent transformées en poignard meurtrier me laissaient dubitatif. Surtout, une grande lassitude s’était abattue sur moi. J’avais fait ce que j’avais pu mais le pire était encore à venir, c’était comme ça.

Maldonnes, Serge Quadruppani

Un passage qui explique bien des choses

Peu de temps avant d’être libéré, quelques années plus tard, Jean refera surface et fera suivre l’adresse d’Antonin à Georges Nico­tra, un détenu qu’il a côtoyé quand il était, lui, en prison, à la Santé, un truand gauchiste, soutenu par les milieux liber­taires et d’ultra-gauche.

Antonin gravite, navigue dans ces milieux, et il en connaît et comprend les trames, les fils, il soutient, avec une bande d’intellectuels, le braqueur et écrivain Georges Nicotra et participe au mouvement qui va le faire libérer de prison après un braquage pour lequel il se proclame innocent.

Et nous, lecteurs, de braquages en mauvaises donnes, gardons le fil de cette vie qu’Antonin en vient à nous raconter.

On se demande pourquoi, car on veut savoir, et ce pourquoi on l’apprendra, on l’apprendra. Ou pas. C’est le charme des romans noirs : il devient vite impossible de ne pas tourner la page pour savoir où l’on sera emmenés !

La diversification des voix et des regards

À la moitié du livre, les points de vue vont se diversifier, en une étonnante complémentarité, puisque le vrai dépend souvent de qui le dit ou qui le croit…

Au cœur du roman noir de sa propre vie qu’Antonin en train d’écrire et nous décrire, s’ajoute le journal de Guillaume, le fils du droguiste. Un autre point de vue primordial pour démêler les fils ?

Pour démêler, il faut parfois entremêler, viendront au dessus se plaquer les «confessions d’Olga», la petite nièce de Nicotra dont Antonin tombera amoureux, et épousera, lui qui entremêle avec confusion les femmes et sa vie.

Guillaume et Olga s’emparent alors un peu du récit et offrent à nos yeux leurs versions des événements décrits par Antonin, teints de leurs ressentis à eux, qui divergent quelques peu.

Serge Quadruppani fait la part belle aux personnages. Ainsi, autour d’Antonin une riche gale­rie de per­son­nages gravite, et, au détour, de lui aussi, on voit émerger des por­traits fémi­nins magni­fiques, de véri­tables héroïnes qui savent voir, dire et être aussi lucides que sincères pour avancer dans leurs vies, libres, que ce soit Isa­belle l’avocate, Sonia, l’enseignante en socio­lo­gie à Rome ou Olga, qu’il épouse.

Un roman qui laisse sa part au féminin !

Olga est une femme libre et une vive boxeuse, avec un regard acéré porté sur Antonin et son passé. Et la lucidité n’est pas méchante, même si elle sait parfois se montrer impitoyable, comme en témoignent ses propos sur une intelligentsia qui, dans les années 80, a soutenu son grand-oncle.

Amis français, ne vous vexez pas si une Sicilienne se permet ce genre de remarque : nos politiciens à nous sont aussi menteurs que les vôtres mais la différence est que personne, ni leurs électeurs, ni leurs opposants, ne les croit. Personne en Sicile, où on votait massivement pour la Démocratie chrétienne n’a pris ce parti au sérieux quand il a soutenu que la mafia n’existait pas, et pas un des partisans de Berlusconi n’a cru à ses protestations d’honnêteté, sa corruption étant même une raison de l’élire.

Maldonnes, de Serge Quadruppani

Un regard vers l’arrière ou vers le présent ?

Pour les flâneurs de pages sans frontière, c’est piquant et délicieux à la fois que de revenir dans le Paris les années 70 voire 80, mais aussi dans les rues de Rome, en passant la Sicile des années 90, d’être emporté en tourbillon dans l’histoire agitée de la fin du XXème siècle, dans une étrange quête-enquête, dans le récit d’une vie et d’événements à traverser, certains ressemblant par hasard, mais le hasard n’existe toujours pas, à des affaires politico- judiciaires post–soixante-huitardes étonnamment reconnaissables.

Ce regard tranché et lucide sur l’histoire et son intelligentsia, avec un sourire mystérieux, c’est du Quadruppani tout craché, aussi.

Ils croyaient encore qu’ «un homme, une rose à la main, a ouvert le chemin, vers un autre demain». L’immense Barbara, le doux elfe Higelin, le faux cynique Wolinski, Bedos et Signoret et tous les autres, professeurs et écrivains, croyaient à l’existence d’un lieu où les bonnes intentions réformatrices de Mitterrand et la révolte de Georges Nicotra se rejoindraient. Et tandis que l’Élysée en était au troisième de ces bulletins de santé présidentiels qui avaient été présentés comme une preuve inédite de transparence et qui s’avèreraient de purs concentrés de mensonges, que le tournant reaganien du septennat s’amorçait et que Georges multipliait les blagues sur la farce de son acquittement, ses soutiens continuaient de croire autant à la sincérité du président qu’à l’innocence du taulard.

Maldonnes, de Serge Quadruppani

La fin de Maldonnes prend place en 2001, à Gênes, au milieu des émeutes européennes et politiques de masse dont les lecteurs se souviennent sans doute, telles qu’elles sont existé. Et l’analyse, dans le livre, s’affute, lucide, acérée.

Une maldonne, parmi les nombreuses maldonnes subies par Gandolfo, qu’on ne peut lui imputer, qu’on ne peut ignorer, lui se sent obligé de raconter pour analyser, son regard sur lui-même et sur le monde comme il est allé et va encore (mal), regard aussi affûté que celui de l’écrivain qui l’a créé.

Un roman noir comme une autobiographie déguisée

Le pro­ta­go­niste écri­t des polars, comme son auteur, il traduit Camilleri, comme son auteur, il déambule au coeur des idées, de la littérature, de la politique, des livres, des militantismes, et ce livre ressemble étrangement à une mise en abîme de soi, avec des allures d’autofiction, de récit, où le véritable narrateur avancerait démasqué dans un récit qui documente sur l’histoire et sur la politique, et sur l’auteur, aussi.

Bien évidemment, une partie de l’intérêt de lire est aussi d’essayer de retrouver les morceaux de la vie réelle de l’auteur qui se retrouvent dans le narrateur. Une sorte de « Quadruppani ou Gandolfo ? » à la place du « question ou vérité ? » de notre adolescence ?

Il est évident qu’Antonin porte une partie des opinions, colères et dégoûts de son auteur, Serge. Les engouements, entrains, passions et lieux aimés sont également partagés par le narrateur et l’auteur.

C’est ce qui fait que ce roman sonne aussi juste, politiquement, intrinsèquement. Avec de douce pointes épicées d’humour, de lucidité moqueuse pour décrire les mouvements de gauche à travers les âges…

La fin sera une surprise, une explosion de surprise, au coeur de la virulence d’un G8 dont on sait en réalité ce qu’il a été. Mais pour savoir, découvrir, frissonner et laisser exploser le dénouement, il faut lire et se laisser emporter !

Polar, savoir, histoire, sociabilité, société, causticité, humour et tendresse savamment mélangés !

Saurons-nous faire la part des choses, séparer le bon grain de l’ivresse, remonter et connaître les sources de ce récit, s’il en a ?

Une bien belle recette de polar/roman noir/obscure autofiction fictionnelle, un récit itératif, réitératif mais pas hâtif.

Tout  est posé et éclairant, voire exaltant : une réflexion profonde sur la notion d’engagement et des rouages actuels de la société.

Mal­donnes offre l’occasion de revivre une époque de fortes muta­tions à tra­vers un roman à l’intrigue astu­cieu­se­ment ordon­née, conté avec verve et humour.

Une lecture régalante, noire et emportante !

Et la couverture, me direz-vous ?

Oui, c’est une chatte (la femelle du chat) appelée « Rétive » et c’est sa description qui ouvre le livre. Est-ce la fameuse « ronronnette » de l’auteur ?

La première page nous laisse pantois et ronronnants, néanmoins.

Pour comprendre l’entièreté d’un livre, il faut observer la couverture, mais aussi lire la quatrième page, de couverture…

Quatrième de couverture de Maldonnes, de Serge Quadruppani

Il est possible aussi, pour aller plus loin avant d’ouvrir le livre, ou après, de lire encore une présentation de ce roman par des proches de l’auteur, qui savent donc de quoi et de qui ils parlent, qui donnera encore plus envie de le lire : Nous avons lu «Maldonnes » – Lundi Matin .

Et pour finir, l’épigraphe de départ, car la boucle sera ainsi joyeusement bouclée.

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