Fakear- (c) Ella Hermë

A l’occasion de la sortie de Talisman et de son concert au Noumatrouff, nous avons évoqué la belle et riche carrière de Fakear à travers un abécédaire.

T pour Théo Le Vigoureux

Théo Le Vigoureux, c’est ton nom dans le civil. Fakear, c’est ton nom de scène. Il signifie en anglais ce qui est faux ( fake en anglais) En quoi le choix de ce nom renvoie autant au fait d’avoir un blaze, une identité musicale bien marquée qu’à une certaine auto-dérision et une volonté de ne pas se prendre au sérieux et de garder cette idée du jeu?

Il y a effectivement un peu des deux. J’ai crée mon projet à une époque où c’était monnaie courante de trouver un blaze et ne de pas créer sous son nom dans le civil. D’autant plus que j’ai un nom un poil chevaleresque. Du coup, mon nom dans le civil ne correspondait pas à la musique que je voulais faire ou à la direction artistique que je prenais. Derrière Fakear se trouve ce plaisir de jouer avec les mots. Cela part d’une auto-vanne. Je faisais du rock et quand je suis passé à la musique électronique, mes anciens collègues restés dans le rock me regardaient un peu de travers en disant que j’allais faire de la fausse musique. Je viens de la Normandie et cette partie de la France, comme la Bretagne et tout le Nord-Ouest avaient des atomes crochus avec l’Angleterre. Au début des années 2000, on s’était beaucoup rapproché de l’Angleterre sur le terrain du rock et du rock indé. Faire de l’électro, c’était associé aux DJ de boîte de nuit et cela ne bénéficiait pas vraiment d’une très bonne image. J’arrive au moment de la génération de C2C, le beatmaking commence à se démocratiser. J’étais dans cette phase de transition-là. Je me suis nommé comme ça pour la connotation world un peu orientale et pour la vanne avec cette idée de faire de la fausse musique avec ma fausse oreille.

A pour Album

Talisman est ton cinquième album. Le premier, Washin’Machine, avait paru en 2012. En quoi chaque album a été pour toi une façon de rabbattre les cartes et de te remettre en question? En quoi la volonté de sortir de sa zone de confort est un moteur pour toi? Chaque composition d’album a donc elle été différente?

Chaque album a un peu ses propres règles. J’aime remettre en question l’album précédent. Mais c’est de moins en moins vrai avec Talisman. J’e l’ai réalisé avec justement ce dernier album. Mes premiers albums avaient tendance à se remettre en question les uns les autres. Il y avait une espèce d’opposition. Comme si faire un album, c’était un acte tellement fort que ça déséquilibrait mon projet. J’avais donc besoin de rééquilibrer de l’autre côte par quelque chose d’aussi fort. Du coup, les premiers albums ont fonctionné comme ça. Washin’ Machine, c’était un peu un terrain d’essai. A partir d’Animal, il y a eu cette idée de remise en question. Animal était un album très spontané, très organique qui allait avec l’album Végétal. All glow était un album plus pop et plus ouvert. Ensuite Everything will grow again a rééquilibré ce que j’avais entamé avec All glows. Il y a donc un parcours en zigzag. Talisman, c’est une sorte de synthèse et de conclusion de cette route-là. J’ai l’impression d’être arrivé à un moment où je peux rassembler et conclure tout ce cycle de remise en question. Finalement, ça va avec le cycle de la vie. Mes premiers albums étaient ceux de la vingtaine : le moment où l’on expérimente, où l’on remet en question les choses, où l’on commence à avoir ses propres valeurs et opinions. Talisman, c’est l’album de la trentaine. On commence à s’équilibrer, à avoir son monde en place. On a plus trop envie de tout remettre en question à chaque décision.

Talisman correspond au moment où je me suis mis à refaire de la musique librement et par plaisir. Cela m’a permis de comprendre que faire cette musique était ma place et d’accepter cette place.

Fakear

L pour Libération

Tu as dit dans plusieurs interviews que ce dernier album constituait une sorte de libération, à l’instar du personnage de La Reine de Neiges. Ce qui est passionnant, c’est à quel point l’art, et notamment la musique, comporte un caractère initiatique très personnel, en lien avec la construction de soi et des modèles qu’on peut avoir. Le philosophe Gilles Deleuze disait que « créer, c’est libérer la vie que l’on cesse d’emprisonner ». As-tu le sentiment que la création t’a permis de libérer quelque chose? Qu’est-ce que cela t’a permis de libérer?

Cela m’a permis de me libérer personnellement, de me libérer aussi de mes propres doutes, de mes propres complexes, de mes désamours. Cela m’a appris à m’aimer et à m’accepter tel que je suis. Cela m’a libéré de mes modèles. J’avais tendance à idéaliser des artistes et à tendre vers ces modèles artistiques. Ce dernier album a constitué une libération car j’étais arrivé à un stade extrême de désidentification. Cela correspond au stade du confinement et du Covid. Je n’avais plus de concert, mon équilibre était très changé. Du coup, j’ai basculé dans cette volonté d’avoir des modèles et de me comparer en permanence. Je ne me trouvais alors pas assez bien, je me dépréciais. Talisman correspond au moment où je me suis mis à refaire de la musique librement et par plaisir. Cela m’a permis de comprendre que faire cette musique était ma place et d’accepter cette place. J’ai donc compris que les morceaux que je créais pour Talisman était suffisant dans le sens où c’était ma place. J’ai donc appris à écouter ma propre spontanéité.

Fakear- (c) Ella Hermë

I pour Imaginaire

Quand on écoute ta musique, on est immédiatement connecté à un imaginaire très fort. On est transporté dans un monde empli d’images, de visions et de sensations. Chaque auditeur se fait son propre film, comme une odyssée intime et intérieure. Les titres-mêmes de tes morceaux et de tes albums sont des invitations à l’imaginaire. A quel moment trouves-tu les titres de tes morceaux?

Cela dépend. Les morceaux viennent souvent immédiatement après, à la seconde après avoir terminé le morceau. Pendant sa phase de création, je n’y réfléchis pas vraiment et il porte un nom sans grand sens. Je tape un peu n’importe quoi sur le clavier. En revanche quand je termine le morceau et le conclus, il y a tout de suite quelque chose qui vient. Les titres me viennent très rarement avant. Cela peut brider mon imaginaire, c’est pour ça que je ne le fais que rarement. Depuis Talisman, je laisse beaucoup plus mûrir les titres sur lesquels je suis en train de travailler. Je leur donne des titres provisoires et leur laisse faire leur chemin.

Je suis autant inspiré par mes parents et mes grands-parents qui m’ont inculqué ce goût d’un art plus intellectuel ( la peinture, l’architecture) que par la culture des jeux vidéos auxquelles j’ai eu accès très jeune. C’est ce mélange et cette synthèse qui fait aujourd’hui le son et l’identité singulières de Fakear.

Fakear

Ton imaginaire est autant constitué par tes voyages que par le cinéma et les jeux vidéos. Conçoit-on ton travail de musicien comme une manière de partager avec d’autres ton univers et de créer ainsi des ponts entre différents imaginaires?

Complètement. Je suis autant inspiré par mes parents et mes grands-parents qui m’ont inculqué ce goût d’un art plus intellectuel ( la peinture, l’architecture) que par la culture des jeux vidéos auquelle j’ai eu accès très jeune. C’est ce mélange et cette synthèse qui fait aujourd’hui le son et l’identité singulières de Fakear. J’essaie toujours de chercher une sorte d’équilibre et de contrebalancer une certaine inspiration. Je ne vais jamais aller complètement dans le côté jeux vidéos ou complètement dans le côté « intello ». Les extrêmes me déstabilisent. J’ai besoin de trouver un équilibre dans chaque petite chose.

S pour Spectacle

Dans ton processus créatif, la création de l’album et celle du spectacle live correspondent à deux moments bien distincts. Est-ce finalement deux manières de concevoir le voyage et d’établir une sorte de dialogue, de créer des nouvelles passereles entre deux mêmes visions d’un morceau?

Ce qui drôle avec le lien entre le studio et le spectacle, c’est le fait qu’ils soient autant liés et complémentaires que pleinement diffèrent et opposés dans leurs approches et leurs pratiques. J’adore ces deux exercices. Le studio est très vulnérabilisant et il m’emmène loin dans mes retranchements mentaux et émotionnels. Le spectacle m’emmène loin dans mes retranchements énergétiques : l’adrénaline permet d’ outrepasser ses propres limites. Le spectacle nourrit le studio, le studio nourrit le spectacle. Tout est complètement indissociable. J’ai envie d’apporter aux gens ce que le spectacle m’apporte à moi. L’idée, c’est de compléter ce que les gens vont avoir en écoutant l’album afin qu’ils aient le visuel, la sensation, l’énergie. Mes albums et ma musique sont des aventures imaginaires. Le spectacle doit apporter ce caractère immersif et très énergique.

Le positionnement de Camille Etienne m’a beaucoup inspiré et m’a remis sur le chemin du combat de l’environnement.

Fakear

M pour Musicologie

Tu as entrepris des études de musique et tes parents enseignaient la musique. Ce sont eux qui t’ont transmis la passion pour la musique. T’ont-ils transmis ce goût de la découverte, ce plaisir d’aller entendre de nouveaux univers sonores, ce goût premier de la découverte et de la curiosité? Que t’ont apporte ces études de musciologie dans ta musique?

Complètement. Mes parents m’ont fait écouté beaucoup de choses. Le spectre musical était très large. Ils étaient très amateurs de musique du monde et ils m’ont ouverts la porte à cette musique-là. Le terme de musique du monde est d’ailleurs très réducteur comme terme car c’est la musique traditionnel de tous les pays, de tous les coins de la planète. Me faire écouter des musiques comme ça a éveillé cette curiosité. Je continue toujours à aller dénicher dans des langues que je ne connais pas des morceaux nouveaux.

Fakear- (c) Ella Hermë

A pour Aspiration

Tu as toujours été très concerné par l’environnement et les problématiques liées à l’écologie, et cela d’ailleurs très jeune. Les films de Myazaki ont d’ailleurs joué un rôle. Cela transparait maintenant encore plus clairement dans ta musique, notamment avec le morceau Odyssea avec Camille Etienne. Est-ce la gravité de la situation actuelle qui a déclenché chez toi ce besoin de l’exprimer dans ta musique ?

Notre génération a grandi avec cette petite alerte dans un coin de notre tête. On a eu très tôt la conscience qu’il fallait protéger l’environnement. Cela devient de plus en plus urgent. J’aurais très bien pu assumer cette position-là il y a dix ans mais je ne l’ai pas fait à ce moment-là car le discours autour de l’urgence climatique n’était pas autant démocratisé. L’artiste engagé bénéficiait encore d’une image bizarre, comme une sorte de baba cool donneur de leçon. Cela pouvait prendre le pas sur la musique qu’il faisait. Le positionnement de Camille Etienne m’a beaucoup inspiré et m’a remis sur le chemin du combat de l’environnement.

J’adore au Noumatrouff la proximité avec les gens. Cette proximité est très précieuse.

Fakear

Est-ce aussi une manière de dire qu’être artiste, c’est faire un geste politique, au sens le plus fort du terme ? L’art est-il donc un médium essentiel pour faire naitre chez les gens la conscience écologique?

Totalement. L’art est carrément politique. L’art a cette force de parler à l’émotionnel et de nous faire ressentir des choses en rapport avec la situation environnementale, là où le politique parle à notre cerveau et cherche des choses plus mentales. Un film comme Princesse Mononoké parle à nos émotions. Le terrain de l’art est friable au discours « écologique. On a beaucoup parlé de ça avec Camille Etienne. Pour elle, l’art est un média extraordinaire par sa souplesse et son poids. Chaque collaboration artistique sensibilise et amène les gens à s’intéresser à cette cause-là de manière beaucoup plus organique qu’un simple discours politique où l’on est face à des opposants ou des partisans.

N pour Noumatrouff

Que représente pour toi une salle comme le Noumatrouff?

J’adore au Noumatrouff la proximité avec les gens. Cette proximité est très précieuse. Dans une salle comme Le Noumatrouff, il y a de l’humain qu’on perd dans des grandes salles . Dans un Zénith, l’expérience est plus introspective. Il y a moins de liens entre les spectateurs. En tant qu’artiste, on les voit à peine. Dans une salle comme le Nouma, je ressors et je suis rechargé d’énergie. Il y a eu un vrai échange avec les gens. C’est une expérience que j’adore.

Fakear- (c) Ella Hermë

Antoine

S’il fallait résumer ma vie, je dirais que je suis un mélange entre Laure Adler, Droopy et Edouard Baer.

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