Notre désir de cinéma provient de notre volonté de retrouver les vestiges de notre mémoire perdue. Nous devenons donc très rapidement les spectateurs de nous-mêmes, en quête d’histoires, de mythes archaïques et enfantins. Il faut décoder tous ces signes, tous ces palimpsestes. Pacome Thiellement, dans Cinéma Hermetica, traduisait ce lien entre cinéma et mythes originels:

Nous nous rendions le soir dans des salles obscures, des cryptes aux motifs orphiques, égyptiens ou chinois, où on nous diffusait des images en mouvement. Nous décryptions des récits qui décrivaient le fond obscur et sacré de notre présent, des contes qui tenaient à la fois de l’ensorcellement et de l’anamnèse, de la manipulation et de l’initiation. Nous adorions des idoles, que nous associions aux étoiles, et nous observions leur action sur le monde des hommes. Nous construisions le monde de notre âme à partir des architectures produites par les films, et nos rêves devinrent cinématographiques et hermétiques dans leur forme comme dans leur fond.

Il n’est donc pas étonnant que l’ouvrage d’Alessandro Mercuri, Holyhood.Vol.1- Guadalupe, California, s’ouvre, tel un opéra païen, sur l’évocation de vestiges égyptiens enterrés dans les dunes d’une plage au Nord de Los Angeles. Le sacré côtoie l’impur. Tout est affaire de correspondances, de déjà-vu.

Le texte démarre sur un concours de circonstance. Alors qu’il séjourne dans un hôtel de Koreatown, à Los Angeles, le narrateur qui n’est autre qu’Alessandro Mercuri loue dans un vidéo-club Witness to Murder, polar de 1954, où justement l’action se situe dans l’hôtel-même où il réside.

Alessandro Mercuri va se lancer dans une en-quête reliant le mythe à l’Histoire, la réalité d’un monde ancien comme l’Égypte des pharaons avec celle des décors d’ Hollywood avec le récit du tournage des 10 Commandements de Cécil B. DeMille.

Alessandro Mercuri crée ainsi un nouveau lieu, celui d’une Californie onirique et fantasmée, toute en circonvolutions et en détours.

Fantasmagorie d’images et de mythes

Les lieux mythiques résonnent avec les décors modernes d’Hollywood, ou devrais-je dire Hollywoodland. Le cinéma est le lieu de tous les rêves et de tous les faux semblants.

Ainsi Hollywood serait la réincarnation de l’ancienne Lémurie comme si elle en avait perpétué les pouvoirs magiques par d’autres moyens : ses fictions cinématographiques.

Alessandro Mercuri, Holyhood.Vol.1- Guadalupe, California

Les nombreuses images qui parcourent le livre suscite un effet de mystère et d’intranquillité. Il s’agit bien d’inquiéter notre perception du réel pour creuser dans la cette géographie californienne qu’est Hollywood une faille mentale au moyen d’images qui fonctionnent comme des possibles repères, réactivant un imaginaire mythique :

Ou comme des failles sur le corps du monde, signe d’un écroulement de celui-ci :

Ou alors comme un faux-semblant d’une réalité autre, à l’image des décors de cinéma, faisant référence au vestige d’un tournage ou d’une époque historique:

Alessandro Mercuri navigue à travers les époques et les siècles en déployant une mythologie du voyage et des aventuriers, avec des figures comme James Cook:

L’auteur réactive notre imaginaire de lecteur, en établissant tout un système d’échos entre les temps passés et l’époque actuelle. On est à mi-chemin entre David Lynch , Jules Verne et Jack London.

Le texte comme corps vivant

Si Alessandro Mercuri convoque le cinéma hollywoodien et sa mythologie, c’est pour convoquer une langue qui inquiète notre imaginaire. Cette inquiétude passe tout d’abord par le genre même du texte. Ni essai, ni document, ni roman, Holyhood.Vol.1- Guadalupe, California emprunte à ces trois types de texte. L’auteur utilise aussi bien l’archive, la citation que la coupure de presse. Tout est sujet à enquêter sur la Californie et sur son passé mythique.

C’est d’ailleurs en partant du réel et de son aspect le plus documenté, notamment au sujet du tournage des Dix Commandements de Cecil B. DeMille, que l’on accède à l’imaginaire et à sa part magique.

Paraphrasant un célèbre stratège militaire, officier de la cavalerie prusse, on pourrait dire du cinéma qu’il est la continuation de la magie par d’autres moyens.

Alessandro Mercuri, Holyhood.Vol.1- Guadalupe, California

Le lecteur comprend ainsi que le texte qu’il est en train de lire commence à vivre de manière autonome. Le langage est hanté, les phrases retrouvent une nouvelle vie avec les notes en bas de page, lesquelles vont envahir le corps du texte:

Décoder le monde

Ce qui est passionnant dans ce texte mutant, c’est l’importance accordée à la langue et à ses origines, à travers l’étymologie:

Le langage et son histoire deviennent donc une aventure où il s’agit de creuser la signification des mots et de leurs portées.

Ainsi, en changeant deux lettres, le « bois de houx » (Hollywood) se permute en « quartier sacré » (Holy hood). Tout est affaire de signes à décoder dans ce texte fantasmatique et enfumé, ésotérique et vertigineux. Il ne me reste plus qu’à faire mien ce mot prononcé dans une autre œuvre labyrinthique et ésotérique, Mulholland Drive de David Lynch : « Silencio ».

Antoine

S’il fallait résumer ma vie, je dirais que je suis un mélange entre Laure Adler, Droopy et Edouard Baer.

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