Le texte ou la guerre aux mots

Écrire est une violence faite au monde. Un besoin absolu et nécessaire de s’affranchir des normes, une expérience des limites. Des limites de nos propres corps afin de chercher les limites mêmes de la langue qui nous constitue. Une langue majeure, celle de nos familles, de notre corps social. Et la langue mineure. Celle que creuse tout artiste. Une langue indocile.

Dans un un très bel essai intitulé Indociles, chez Léo Scheer, Laure Limongi proposait cette définition de la littérature:

Kathy Acker appartient à ces indociles, à l’image de ce nouveau roman Sang et stupre au lycée traduit par Claro et qui parait aux éditions Laurence Viallet. Une indocilité monstrueuse et terrifiante.

Revenons quelques instants au corps biographique de Kathy Acker, avec la belle présentation qu’en propose Laure Limongi dans Indociles:

Ainsi ce premier roman de Kathy Acker explose toutes les conventions génériques pour se faire autant poème, pièce de théâtre que scène romanesque.

On découvre entre autres l’histoire de Janey, une fille de dix ans vivant une relation incestueuse avec son père. Le lecteur va très vite s’apercevoir qu’il s’agit de vivre une expérience de lecture qui ne se réduit pas à un simple résumé. Le personnage de Janey va vivre un certain nombre d’expériences, toutes plus transgressives les unes que les autres pour mieux interroger les limites de notre humanité :

Chaque jour, un outil affûté, un puissant destructeur, est nécessaire pour chasser la morosité, la lobotomie, le bourdonnement, la croyance en l’être humain, la stagnation, les images et l’accumulation. Quand nous cesserons de croire en l’être humain, quand nous préférerons penser que nous sommes des chiens et des arbres, nous commencerons à être heureux.
Une fois que nous avons entraperçu le monde de la vision (voyez ici à quel point le langage conventionnel obscurcit: nous comme si les gens étaient le centre de l’activité voyons ce qui est le centre de l’activité: pure vision. En fait, nous sommes créés par la vision. Y a-t-il quoi que ce soit de vrai?) Une fois que nous avons entraperçu le monde de la vision, nous devons veiller à ne pas prendre le monde de la vision pour nous. Nous devons aller plus loin et devenir plus fous.

Kathy Acker, Sang et stupre au lycée

Kathy Acker travaille son texte au corps avec une plasticité furieuse, jouant de toutes les possibilités formelles.


Le texte ou la recherche de plus d’une langue

Tout est toujours en train d’exploser, de se consumer dans cette œuvre abrasive, brûlante. Il s’agit ici de détruire une société minée par l’ordre, le patriarcat et le contrôle. L’écriture se démultiplie, endossant les voix des minorités, des oubliés, des dépravés et des marginaux. Kathy Acker se transforme de nombreuses fois, devenant notamment une autre romancière, à l’instar d’Erica Jong :

Bonjour, je m’appelle Erica Jong. Je suis une vraie romancière. J’écris des livres qui vous parlent de l’agonie de la vie américaine, du fait que nous souffrons tous, de la douleur croissante que de plus en plus d’entre nous vont éprouver. La vie dans ce pays va devenir de plus en plus horrible, insupportable, nous rendre fous parce que la folie et la mort seront les seules portes pour sortir de prison sauf pour quelques riches et même eux ce sont des prisonniers à l’agonie sous leurs masques, la façon dont ils doivent se comporter pour rester ceux qu’ils sont.

Kathy Acker, Sang et stupre au lycée

Kathy Acker mène dans ce roman une guerre contre une langue unique. Ces textes s’inscrivent dans cette volonté de déconstruire la littérature. Kathy Acker va pousser cette guerre contre la langue en puisant dans la langue des autres, avec la notion de plagiat revendiquée comme telle. Laure Limongi, dans son essai Indociles, le rappelle ici très bien :


Le texte ou cet alien en soi

Ce qui prime dans ce roman, ce n’est donc pas de raconter une histoire, l’histoire de la tribu.

Le texte refuse toute linéarité narrative et plonge le lecteur dans un voyage halluciné et hallucinant, dans un magma formel où la page semble croître de l’intérieur, telle un alien de papier : Sang et Stupre au lycée s’inscrit dans la tentative de donner une forme à ce qui relève du monstrueux, de l’informe. Les dernières pages qui portent sur la rencontre avec Jean Genet sont saisissantes.

Je veux que tu me conduises sans hésitation au pays de l’ombre et du monstre. Je veux que tu plonges dans le malheur infini et la souffrance. Je veux – parce que c’est ma laideur, mon manque de féminité, mon corps blessé, mérité minute après minute il n’y a plus que cela – je veux que tu sois sans espoir. Je veux que tu choisisses le mal. Je veux que tu éprouves haine et violence.
Je veux que tu refuses la délicatesse des chardons, la douceur des pierres, la beauté de l’obscurité, le vide. Je sais où nous allons, Genet, et je sais pourquoi nous y allons. Ce n’est pas seulement pour voyager, mais afin que ceux-là qui m’ont chassée aient une chance d’être en paix, aient une chance de connaître le pays du monstre sans y aller.

Kathy Acker, Sang et stupre au lycée

L’écriture de Kathy Acker ne s’est jamais si bien mêlée à celle de Genet, étant comme contaminée par cette dernière. Écrire comme pour dire la honte, la folie, la colère.

« Je me suis voulu traître, voleur, pillard, délateur, haineux, destructeur, méprisant, lâche. À coup de hache et de cris, je coupais les cordes qui me retenaient au monde de l’habituelle morale, parfois j’en défaisais méthodiquement les nœuds. Monstrueusement, je m’éloignais de vous, de votre monde, de vos villes, de vos institutions. Après avoir connu votre interdiction de séjour, vos prisons, votre ban, j’ai découvert des régions plus désertes où mon orgueil se sentait plus à l’aise. »

Jean Genet, Journal du voleur

Lire Kathy Acker pour faire l’expérience de nouvelles régions encore inconnues.

Antoine

S’il fallait résumer ma vie, je dirais que je suis un mélange entre Laure Adler, Droopy et Edouard Baer.

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