Dans une interview accordée à François Busnel, Patrick Modiano rappelait l’importance des noms dans son œuvre : « Ça m’est souvent arrivé d’écrire un roman en employant certains détails précis ou des noms de gens ayant vraiment existé dans l’espoir qu’ils tombent sur ce roman et qu’ils trouvent leurs noms . Ainsi ils donneraient signe de vie. C’est un peu un appel aux fantômes. Mais je savais bien qu’il n’y aurait pas de réponse. C’était ça qui me donnait envie d’écrire. C’était comme une sorte de pulsion, le fait qu’il n’ y ait pas de réponse. Ça me mettait dans une position de recherche qui est celle du romancier. Essayer de résoudre des énigmes que l’on ne peut pas résoudre. »

Les noms peuvent donc être l’objet d’une traversée d’un monde pour convoquer les vivants et les morts. A partir d’un carnet utilisé comme répertoire, François Gorin propose dans Le carnet vert une déambulation poétique autour des personnes qu’il a rencontrées des années 80 aux années 2000. Le livre suit l’ordre alphabétique du carnet. On ne saura donc pas qui sont exactement les personnes qu’il évoque. Chacun et chacune d’entre eux sont empreints de cette littéralité, résultant de la force première de la lettre.

Ces noms, dont on a que la première lettre, créent un sentiment de mystère et d’indécision. Comme autant de portes laissées ouvertes vers des vies fantomatiques. Il n’est donc pas étonnant que la figure de Modiano apparaisse à la lettre M :

Chaque lettre devient ainsi le lieu des possibles. Chacun de ces textes fait resurgir un monde passé, un temps des rencontres et des découvertes. A la manière de ses Disques rayés, François Gorin maitrise l’art du texte court, tout en légèreté et en suggestion. Tous ces textes courts sont autant de chroniques sur la petite musique de toutes ces vies, jouant aussi bien sur la différence que sur la répétition. L’univers musical est d’ailleurs présent, par l’évocation de personnes travaillant dans ce milieu, à l’image de l’attachée de presse des Smiths:

Et il nous revient à l’esprit cette chanson comme la bande originale d’une vie dont la playlist constituerait notre squelette intime :

Tout le plaisir de ces textes comme autant de « Je me souviens » provient aussi de cet art de l’incipit qui vient saisir le lecteur, suscitant curiosité, sourire ou rêverie :

Ton adresse était un poème.( B)

Droit comme un I à moustache, tu te tiens devant la porte que j’ouvre ( E).

Ton humour bavard et un peu geignard de Woody Allen fille.(M)

Un jour tu n’as plu eu le même nom. (S)

François Gorin, Le carnet vert

Le carnet vert a aussi la charme des livres de Jean-Jacques Schuhl par ce sentiment de fugacité et de légèreté, cette impression de vivre entre plusieurs temporalités :

Et comment raccorder les deux, le passé et le présent, c’est le problème dans tout, on passe même sa vie à ça et l’avenir passe à l’as.

Jean-Jacques Schuhl, Obessions

Le sentiment aussi de faire resurgir des instants comme autant de rues que l’auteur arpente, comme autant de films qu’il viendrait parcourir :

Ce livre est une plongée dans un monde et une époque où les lieux dialoguent avec les personnes, les souvenirs avec le romanesque. Comme une déambulation mélancolique où le grain des souvenirs s’attache à capter un habit, comme si le souvenir était un vêtement dont il fallait trouver l’étoffe :

On retrouve ainsi dans la voix de François Gorin la délicatesse et la poésie de certains films de François Truffaut, comme Jules et Jim ou Baisers Volés. Le Carnet Vert organise un art impressionniste du portrait, par touches successives, comme autant d’instants glanés. En effaçant les noms propres, l’auteur crée un décalage qui fait émerger de tous ces portraits et de toutes ces situations un sentiment de romanesque :

Il m’arrivait ainsi de trouver sans le chercher un air de romanesque dans des rencontres de hasard, des complicités provisoires, des miettes d’amitié.

François Gorin, Le carnet vert

On retrouve dans cet entremêlement du réel et du fictif l’univers de Jean-Jacques Schuhl, lequel conférait au romanesque une place prédominante :

Le roman, non, mais le romanesque, à fond la caisse ! Le romanesque, c’est quoi ? C’est se comporter comme dans un roman, ce n’est pas écrire un roman.

Jean-Jacques Schuhl

A la lecture du carnet vert, on semble entendre une voix, celle qui nous accompagne lors des moments passés et à venir, retrouvant dans ces phrases de Michel Foucault l’esprit de ce livre où écrire, c’est dire et être dit:

Dans ce discours qu’aujourd’hui je dois tenir, (…) j’aurais voulu pouvoir me glisser subrepticement. Plutôt que de prendre la parole, j’aurais voulu être enveloppé par elle. (…). J’aurais voulu m’apercevoir qu’au moment de parler, une voix sans nom me précédait depuis longtemps. J’aurais aimé qu’il y ait derrière moi (doublant à l’avance tout ce que je vais dire) une voix qui me parlerait ainsi ; « il faut continuer, il faut dire des mots (…) jusqu’à ce qu’ils me trouvent, jusqu’à ce qu’ils me disent. 

Michel Foucault, L’ordre du discours

Ecrire, lire pour ne pas seulement écrire et lire : écrire et lire pour être écrit et être lu.

En librairie le 14 mai.

Antoine

S’il fallait résumer ma vie, je dirais que je suis un mélange entre Laure Adler, Droopy et Edouard Baer.

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