Extrait du roman P.R.O.T.O.C O.L. de Stéphane Vanderhaeghe

1. Le roman P.R.O.T.O.C O.L. présente la dédicace suivante : « Aux rats & autres ». Qu’évoque pour toi cet animal ? De quoi est-il le nom et le symbole ?

Ah… C’est toujours un peu personnel, une dédicace. Et délicat aussi. C’est une marque d’attention, une façon de s’adresser au dédicataire, de rendre hommage ou de reconnaitre une dette, dire merci — « ceci est pour toi, je te l’offre. J’ai pensé à toi en écrivant ce texte, je t’en fais cadeau, je me suis dit que ça te plairait ». Certains textes s’y prêtent mieux que d’autres. Déjà avec Charøgnards, qui est un texte assez noir en surface, je m’étais interrogé sur le bien-fondé de la dédicace avant d’y sacrifier, mais en allant la planquer à la fin de l’ouvrage, au bas d’une page, comme en contrepoint à la noirceur du roman. Mais au moment de dédicacer le livre, plane toujours cette hypothèse que la personne n’en voudra pas, qu’elle ne le jugera pas à son goût. C’est un peu présomptueux, une dédicace, au fond.

Quant au symbolisme du rat, il semblerait que la bestiole ne jouisse pas d’une très bonne réputation en règle générale. Libre à chaque lecteur ou lectrice d’interpréter cette dédicace à sa guise.

J’aurais aimé dédicacé P.R.O.T.O.C.O.L. à mes enfants, pour des raisons évoquées en remerciements, mais c’est un roman qui puise son origine dans des choses, des idées, des sentiments trop négatifs pour pouvoir être offert comme ça — par automatisme, voire obligation — à des personnes qu’on aime. Je me suis donc abstenu et me suis rabattu sur ces rats et ces autres, ce qui est à la fois une façon d’annoncer la couleur et de détourner un geste devenu conventionnel. Quant au symbolisme du rat, il semblerait que la bestiole ne jouisse pas d’une très bonne réputation en règle générale. Libre à chaque lecteur ou lectrice d’interpréter cette dédicace à sa guise.

2. Dans cette dédicace, qui sont d’ailleurs ces autres ?

Tu te doutes bien que si je n’ai pas vraiment répondu à la première question, je ne vais pas répondre à celle-ci. Tout ce que je peux dire, c’est qu’à mes yeux cette dédicace, dans sa forme même, se lit comme une alternative, une opposition assez évidente : d’un côté « les rats », de l’autre « les autres ». Reste à savoir dans quel camp se retrancher, du moins si l’un et l’autre sont bel et bien opposés.

Extrait du roman P.R.O.T.O.C O.L. de Stéphane Vanderhaeghe

3. Ce qui est d’ailleurs intéressant avec cette dédicace inaugurale, c’est qu’elle renvoie à l’idée exprimée par Deleuze dans son Abécédaire, d’écrire pour et à la place de : « Il faut dire aussi que l’écrivain, il écrit à l’intention des lecteurs, en ce sens, il écrit pour des lecteurs. Il faut dire aussi que l’écrivain, il écrit aussi pour des non-lecteurs, c’est-à-dire pas « à l’intention de », mais « à la place de ». Alors Artaud a écrit des pages que tout le monde connaît, « j’écris pour les analphabètes », « j’écris pour les idiots »; Faulkner écrit pour les idiots. Ça veut pas dire pour que les idiots le lisent, ça veut pas dire pour que les analphabètes le lisent, ça veut dire à la place des analphabètes. Je peux dire : « j’écris à la place des sauvages », »j’écris à la place des bêtes[…]. L’écrivain, il est responsable devant les animaux qui meurent… Écrire, à la lettre, pas pour eux, encore une fois, je ne vais pas écrire pour mon chat, pour mon chien, mais écrire « à la place » des animaux qui meurent ». L’écriture a-t-elle pour toi cette double fonction, d’écrire pour et à la place de ?

Non, pas au sens propre et pas de manière assumée ni réfléchie. Au moment où je décide d’entamer un nouveau projet d’écriture, je n’ai nullement l’intention d’écrire pour quiconque, ni à la place de personne. Ce serait vouloir assumer un rôle politique, faire de l’écriture un geste politique revendiqué, qui érigerait l’écrivain en porte-parole, en représentant, ferait de lui la voix de celles et ceux qui ne pourraient pas la porter. C’est une idée intéressante, au demeurant, défendue par certains auteurs — qu’on peut retracer jusqu’à une certaine poésie américaine (Emerson, Whitman…) —, mais qui me paraît davantage portée, dans le contexte contemporain, par une volonté documentaire : je pense au dernier livre d’Arno Bertina par exemple, ou à l’ouvrage de Sophie Divry dans le sillage du mouvement des Gilets jaunes, quoique j’ignore si elle et lui se reconnaîtraient dans les propos de Deleuze, dont je fais ici une lecture volontairement un peu naïve.

Je ne nie pas qu’il puisse y avoir une portée politique dans l’acte d’écrire, cela dit — nous en avons parlé la semaine dernière —, mais dans mon cas, cette dimension politique se conçoit différemment, de manière plus minimaliste, et il n’y a aucune volonté consciente de ma part d’incarner une parole, de relayer des propos, de parler pour ou au nom de — que ce soient les rats, les SDF, les prostituées, les migrants, etc., qui sont autant de personnages jouant un rôle dans le monde décrit par P.R.O.T.O.C.O.L. Je ne me sens aucune légitimité pour le faire, et ce d’autant moins que le roman est une œuvre de fiction et d’invention, et si P.R.O.T.O.C.O.L. se nourrit d’une certaine réalité, c’est un texte qui n’a fait l’objet d’aucune approche, ni d’aucune enquête à visée documentaire ; qui n’a de ce fait aucune vocation à « représenter » quoi que ce soit, ni qui que ce soit, mais plutôt à créer des effets de langage que chacun recevra comme il ou elle l’entend.

4. Dans P.R.O.T.O.C O.L., certains personnages sont eux-mêmes des rats, comme Raton. Qu’est-ce que le personnage de Raton te permet-il d’exploiter ? Un personnage comme Raton se construit-il de la même manière que les autres personnages ?

Raton n’est pas seul, mais c’est lui qui mène la bande. En tant que personnage, il n’est pas bien différent des autres — il est taillé dans le même matériau : la langue. Il n’a pas plus, ni moins de « réalité », d’« épaisseur » ou de « profondeur » que les autres personnages à mes yeux, et n’a pas fait l’objet non plus d’un traitement spécifique. Là encore, c’est difficile d’apporter à cette question une réponse ; un personnage comme Raton évoquera des sentiments, suscitera des réactions différentes selon les lecteurs, j’imagine.

Extrait du roman P.R.O.T.O.C O.L. de Stéphane Vanderhaeghe

Il apporte sans doute une touche d’exotisme dans l’univers décrit par le roman, invite à faire des rapprochements et tend vers une lecture d’ordre un peu plus métaphorique ou symbolique – mais je crois que le langage qu’il charrie est souvent assez explicite pour permettre de saisir dans son parcours un certain nombre d’effets de miroir, et là encore, chacun et chacune y verra ce que bon lui semble.

5. Ton univers romanesque comporte d’ailleurs un bestiaire particulier, puisqu’on retrouve dans ton premier roman une présence animale. En effet dans Charøgnards, on découvrait un journal qui racontait de manière dérisoire et inquiétant l’irruption d’oiseaux : « Ils sont trois ou quatre, peut-être plus. À becqueter, déchiqueter – à broyer ces restes propitiatoires d’un reste éviscéré de, bientôt incrustés dans l’asphalte. Ce spectacle n’a rien d’exceptionnel en soi. Ils s’en donnent à cœur joie, chacun leur tour dans leur patience docile de communiants. L’un d’eux, c’est l’image que j’en garde, relève la tête et me voit. Foncer sur lui, droit, sur eux. » Comment se nourrit ce bestiaire imaginaire ? Ce bestiaire a-t-il été influencé par la peinture ou le cinéma ?

Outre les oiseaux dans Charøgnards, il doit y avoir une blatte qui traîne quelque part dans les pages d’À tous les airs… Et oui, c’est un peu une constante, ces bestioles. Ça devient une sorte de signature, à force. Dans le cas de P.R.O.T.O.C.O.L., Raton s’est invité à la faveur d’un hommage littéraire. J’ai écrit P.R.O.T.O.C.O.L. à l’ombre de plusieurs textes, auxquels le roman fait plus ou moins allusion, quoique pas toujours de manière très explicite. Un des grands textes de fiction de ces dernières années en France reste pour moi Cordelia la Guerre de Marie Cosnay, dont la suite, si c’en est une – Épopée – est traversée par un héron qui interrompt la narration, déplace l’intrigue, pose question.

C’est de là qu’est venue l’envie initiale de faire courir au milieu de ces personnages une présence animale. Puis Raton est devenu Raton. L’idée d’esquisser un bestiaire littéraire de texte en texte, je dois dire, me séduit pas mal. Comment ce bestiaire se nourrit-il ? Je viens en partie de répondre à la question en explicitant l’origine du rat dans P.R.O.T.O.C.O.L. ; ce serait un bestiaire davantage littéraire que cinématographique, même si les corbeaux de Charøgnards font immédiatement penser à Hitchcock – quoique en l’occurrence ce n’était pas là le point de départ, ou l’idée première du texte.

J’avais d’autres oiseaux en tête, à commencer par le Corbeau de Poe ou celui de Ted Hughes. Ce qui m’intéresse, quoique là encore ce ne soit pas nécessairement quelque chose qui m’apparaisse de manière consciente, c’est le potentiel poétique de ces figures animales ; et j’emploie l’expression « figure animale » ici assez spontanément, en résistant à l’envie de la corriger et de la remplacer par « animaux », car au fond ce serait sans doute davantage ce potentiel de figuration qui m’intéresse, plus que l’animal en tant que tel : je n’ai aucune passion pour les rats, ni pour les blattes ou les corbeaux, mais certains affects leur sont associés, certaines images (au sens large) et connotations, qui peuvent nourrir l’écriture et ouvrir des brèches dans le texte.

P.R.O.T.O.C.O.L. de Stéphane Vanderhaeghe aux éditions Quidam, à paraitre le 3 février.

Antoine

S’il fallait résumer ma vie, je dirais que je suis un mélange entre Laure Adler, Droopy et Edouard Baer.

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